Le sémiologue Hugues de Chanay commente le parler de l'acteur
belge:
«Van
Damme, un verbe très structuré»
Par Emmanuelle PEYRET
lundi 10 mars 2003
«Sa maîtrise gestuelle lui permet une économie de marqueurs
verbaux. Pour suivre Jean-
Claude, il faut avoir l'esprit vif et l'oeil aiguisé.»
«Une noisette, je la casse entre mes
fesses, tu vois.» Un «aware» bien placé, une tirade sur la coke, et
le grand public découvre l'acteur Jean-Claude Van Damme, via son langage
franco-anglo-belge. Au point qu'un petit livre recueille aujourd'hui ses
citations (1) qu'on déclame comme un signe de reconnaissance dans les soirées ,
que la revue Max , après le Vrai papier journal en 2002, propose
un test «Parle le aware» et que l'Internet pullule de sites sur
Jean-Claude, pour Jean-Claude, contre Jean-Claude (2). Bref, c'est vandammisme
et vandammitude, à base de «J'adore les cacahuètes : tu bois une bière et tu
en as marre du goût... Les cacahuètes, c'est doux et salé, fort et tendre,
comme une femme ; manger des cacahuètes, it's really strong feeling. Et tu as
de nouveau envie de boire une bière. Les cacahuètes, c'est le mouvement
perpétuel à portée de l'homme.» Il fallait y penser. Comme à cette
réflexion théologique : «Moi Adam et Eve, j'y crois plus, tu vois, parce que
je suis pas un idiot : la pomme, ça peut pas être mauvais, c'est plein de
pectine.»
Contrairement à Jean-Claude («Maintenant
quand je demande une question, tu sais à qui je demande ? moi»), nous avons
demandé à un sémiologue, Hugues de Chanay, maître de conférences à l'université
de Lyon-II, de décortiquer à partir de quelques phrases, ce qui fait, outre son
physique et son métier de comédien, le phénomène Van Damme.
«Etre aware, l'amour c'est aware. Les
plantes, par exemple, qui n'ont pas de mains et pas d'oreilles, elles sentent
les choses, les vibrations, elles sont plus aware que les autres species.» «Une
femme qui est enceinte, par exemple, elle est aware qu'elle attend un enfant.»
«Tu regardes à l'intérieur de toi, et tu deviens aware of your own body.»
Son méli-mélo est significatif d'un
dynamisme, d'une modernité, voire d'une avant-garde : l'anglais est «hype». Pas
de quoi fouetter un cat, mais quand c'est JCVD on se moque : c'est la
particularité la plus caricaturée de son parler. Le fameux «aware» d'abord,
devenu cultissime. Même dans le Loft : «La vie, faut te
bagarrer, pour que ta vie soit belle, faut que tu sois aware, c'est Van Damme
qui l'a dit.» Son anglais concerne souvent des réalités simples, dont
l'équivalent français est aisément accessible: love, hate, right, wrong...
Il vient souvent doubler le français : «A l'intérieur de soi-même, deep
inside.» Van Damme se place ainsi en «posture internationale», abolissant
les frontières : le français et l'anglais semblent parfois une seule et même grande
langue. Enfin, il conserve une élocution typiquement française («j'suis
v'nu») et des pointes d'accent belge : il ne se revendique pas comme
anglophone, ce n'est pas Jane Birkin. Il y a un effet de décalage ; c'est le
moins qu'on puisse dire.
«Donc, comment on l'envoie ? Par des
feelings, électricité, qui est raw. C'est gros, c'est grossier, mais dans une
compression tout à fait plate.»
Voilà toute la complexité de JCVD,
l'oralité : ce qu'on essaie de faire passer pour de la déficience linguistique
est au contraire un langage très structuré. En général, on doit réécrire une
interview parlée pour la rendre lisible, même avec des personnages moins
«effervescents». Avec lui, on réécrit très peu, pour garder la saveur.
Jean-Claude fait énormément de gestes, au point que même les mieux réécrites de
ses interviews doivent recourir, comme au théâtre, aux didascalies («il
s'emporte», «il s'apaise», etc.) Sa panoplie gestuelle est assez étendue,
et son rythme, un peu supérieur à la moyenne. Ça n'empêche pas la cohérence. «Je
dis, euh, did you like que je, que j j j'étais f, je, it's OK», à propos
d'un réalisateur : les «bousculades articulatoires» rejouent l'incertitude où
il se trouvait, et juste avant le «it's OK», intervient un geste de
karaté dont il a le secret, qui stoppe net les hésitations. On comprend que «it's
OK» est la réponse du réalisateur, et le geste, l'équivalent d'un «et
alors il me répond». On se tromperait donc en voyant là de l'inaptitude à
l'expression orale. La maîtrise gestuelle de JCVD (maître ès arts martiaux) lui
permet une économie de marqueurs verbaux. Pour suivre Jean-Claude, il faut
avoir l'esprit vif et l'oeil aiguisé.
«Je suis allergique à la coke. C'est
très simple et c'est pour ça que je sais parler maintenant, je suis en forme,
j'ai peur de personne, je suis fort dans les yeux parce que j'ai pas de coke,
tu vois ? Bon, je parle un peu vite. Je suis un mec qui est rapide, je suis
speed : pourquoi ? Je mange que des légumes. La drogue, faut pas toucher, c'est
sérieux. Moi, j'ai touché, j'ai perdu le touch, j'avais plus le feeling de ma
vie. Ma brain était à l'envers de ma tête. La drogue, c'est comme quand tu
close your eyes et que tu traverses la rue.»
Jean-Claude est décalé, ce qui fait son
charme et son succès: on se gargarise de ses citations choisies pour leur côté
abscons, ce qui revient à se vautrer dans ce qu'on dénonce. Cette ambivalence
s'explique. En «jouant les JCVD», on gagne sur deux tableaux : on se met en
règle avec l'intelligence puisqu'on se moque, dans une sorte de conjuration du «je
ne suis pas comme ça» ; et on croit récupérer en retour comme un soupçon d'«aura
de corps». C'est pour cela qu'on l'a choisi, lui, à la fois emblème d'une
maîtrise, prouvant avec son corps le «qui veut peut», et d'une
non-maîtrise dans ses développements «philosophiques», du style : «Un
biscuit ça n'a pas de spirit, c'est juste un biscuit ; mais avant
c'était du lait, des oeufs ; et dans les oeufs, y a la vie potentielle.»
Pour ceux qui suivent JCVD, pas de
problème : c'est du premier degré. Les autres en font, à la surface, un idiot
du «village global». Le hic, c'est que cet «idiot» s'est doté de
la principale utopie du monde moderne, un corps fort, beau et autofaçonné : le
déni du vieillissement et de la mort. Lui, il est là, incarnant en acte sa
logorrhée individuelle dans un corps dont on martèle que voilà l'idéal humain.
Jean-Claude, culte et miroir ? Du coup, ça paraît moins drôle.
(1) Parlez-vous le Jean-Claude, Hors
Collection, 4,90 euros.
(2)
http://artefactstudio.free.fr/jeanclod.html