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Article publié dans La Libre Belgique
 

Chronique

Woody et Jean-Claude, même combat

Mis en ligne le 28/03/2003
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L'un symbolise la version haut de gamme du philosophe post-moderne, l'autre sa version grand public. A quand une rencontre au sommet entre ces deux grands esprits?

LAURENT RAPHAËL

Chroniqueur

Sacré Jean-Claude Van Damme (prononcez «jun-clode ven dem»)! Il est en passe de réussir la reconversion la plus improbable qui soit. Digne de Ronald Reagan, le cow-boy de série B devenu président des Etats-Unis. Lui, l'expert en arts martiaux et en «beaufitude», se profile en effet aujourd'hui - à l'insu de son plein gré? - comme «le» philosophe le plus en vue de Sunset Boulevard, retournant la langue et les concepts théoriques avec le même entrain qu'il met à puncher ses adversaires à l'écran.

Son discours percutant et affûté comme un slogan publicitaire a d'ailleurs donné naissance à un nouveau courant spirituel, le vandammisme, qui se matérialise dans un sabir international abscons aux effets secondaires redoutables. Consommé avec gourmandise, il conduit tout droit à un état de contemplation plus puissant que le nirvana, plus tripant que la cocaïne: l'AWARE. Une blague? Pas du tout. Explication du maître: «L'amour c'est aware. Les plantes, par exemple, qui n'ont pas de mains et pas d'oreilles, elles sentent les choses, les vibrations, elles sont plus aware que les autres species.»

Soucieux que ces augustes propos ne se perdent pas dans les ordures de l'humanité, un éditeur a fait oeuvre utile en publiant les fragments les plus emblématiques de la pensée du nouveau Pascal sous un titre très vandammien lui aussi: «Parlez-vous le Jean-Claude?» (Hors Collection). Tous les thèmes, jusqu'aux plus farfelus, y sont passés à la moulinette du grand penseur et reformulés dans une perspective qui ouvre de nouvelles voies de réflexion. Cela va des fondements de notre civilisation - «Moi Adam et Eve, j'y crois plus, tu vois, parce que je suis pas un idiot: la pomme, ça peut pas être mauvais, c'est plein de pectine.»- à l'individualisme post-moderne - «Maintenant quand je demande une question, tu sais à qui je demande? A moi.»- en passant par la diététique - «Je suis allergique à la coke. C'est très simple et c'est pour ça que je sais parler maintenant, je suis en forme, j'ai peur de personne, je suis fort dans les yeux parce que j'ai pas de coke, tu vois? Bon, je parle un peu vite. Je suis un mec qui est rapide, je suis speed: pourquoi? Je mange que des légumes. La drogue, faut pas toucher, c'est sérieux. Moi, j'ai touché, j'ai perdu le touch, j'avais plus le feeling de ma vie. Ma brain était à l'envers de ma tête. La drogue, c'est comme quand tu close your eyes et que tu traverses la rue.»

C'est peu dire que l'homme intrigue. Il suscite d'ailleurs des sentiments contradictoires. D'un côté, on le raille, on se moque de son côté «too much», de l'autre, on s'échange ses bons mots entre amis comme des petits cadeaux, contribuant du coup à renforcer le culte. Il ne serait d'ailleurs pas étonnant que le personnage figure bientôt dans les programmes des universités. Le quotidien «Libération» n'a-t-il pas déjà convoqué un sémiologue, Hugues de Chanay, maître de conférences à l'université de Lyon-II, pour se pencher sur le phénomène? «Son méli-mélo est significatif d'un dynamisme, d'une modernité, voire d'une avant-garde», observe le chercheur, qui souligne également la subtilité du rapport entre «un verbe très structuré» et une panoplie gestuelle étendue au-dessus de la moyenne. «On se tromperait donc en voyant là de l'inaptitude à l'expression orale, poursuit-il. La maîtrise gestuelle de JCVD lui permet une économie de marqueurs verbaux. Pour suivre Jean-Claude, il faut avoir l'esprit vif et l'oeil aiguisé.»

Diable! Derrière l'étiquette «d'idiot du village mondial» que beaucoup lui collent se cacherait en réalité un génie du langage, non seulement verbal mais aussi corporel. Jean-Claude serait-il le surhomme annoncé par Nietzsche? Une hypothèse d'autant plus plausible que ce logos très «hype» s'incarne dans un corps modelé suivant les standards actuels de l'idéal masculin.

Cette interprétation nous incite à tenter un parallèle audacieux avec une autre pointure du grand écran: Woody Allen. «Absurde!», crieront en choeur les puristes. Il est vrai que physiquement, les points communs sont plutôt rares. Et qu'intellectuellement, les deux lascars ne jouent à priori pas dans la même catégorie. Mais leur démarche n'est peut-être pas si éloignée... Car à sa façon, le cinéaste new-yorkais ne se sert-il pas lui aussi de son apparence pour souligner une pensée en ébullition dont la saveur et les résonnances philosophiques ne sont pas loin d'ailleurs de rappeler celles de notre poète guerrier? Ainsi quand il prononce «La vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible» ou «L'homme est constitué de deux parties, son esprit et son corps. Mais son corps s'amuse beaucoup plus», ne se situe-t-on pas dans le même registre de cette pensée absurde faussement frivole?

Ces deux personnages sont donc plus proches qu'il n'y paraît. Ils se servent chacun de l'humour et de leur corps, consciemment pour l'un, inconsciemment pour l'autre - quoique... -, pour faire passer des messages perspicaces sur le quotidien. Simplement, ils s'adressent à des publics différents. D'où la disparité de ton et de style. Woody Allen, plus subtil et plus cultivé, symbolise la version haut de gamme du philosophe post-moderne, Jean-Claude Vandamme, plus trivial et plus frimeur, sa version grand public.

On salive déjà à l'idée d'une rencontre au sommet entre ces deux grands esprits. Sur la toile ou dans la réalité. Ce sera nécessairement drôle, décapant et... aware. A l'instar de cette autre maxime de JCVD, sans conteste l'une de ses meilleures: «Je suis fasciné par l'air. Si on enlevait l'air du ciel, tous les oiseaux tomberaient par terre... Et les avions aussi... En même temps, l'air tu peux pas le toucher... ça existe et ça existe pas... ça nourrit l'homme sans qu'il ait faim... it's magic... l'air c'est beau, en même temps tu peux pas le voir, c'est doux et tu peux pas le toucher... l'air c'est un peu comme mon cerveau...» Bigre, quelle lucidité!

© La Libre Belgique 2003