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Article publié dans Technikart et écrit par Nicolas Santolaria
 
La philosophie du deep
 
 
Bienvenu à tous pour ce nouveau cours d’écriture journalistique. Aujourd’hui, nous aborderons le thème suivant : comment rédiger un bon papier dans un journal de la presse culturelle parisienne ? Tout d’abord, vous devrez porter votre attention sur le choix du sujet. Ce dernier doit être assez grand public pour vous garantir une forte audience et vous inscrire dans un débat qui dépasse le cadre stricte de vos préoccupations personnelles. En même temps, le sujet en question doit s’asseoir sur une problématique assez pointue, vous confortant dans votre statut de tête chercheuse aux aspirations populaires mais aux questionnements décalés. Prenons par exemple comme objet d’étude Jean-Claude Van Damme, le célèbre acteur belge, dont un contact (1) vous fait savoir qu’il vient de tourner dans un clip de Bob Sinclar. 
 
Depuis longtemps, Jean-Claude est la risée du blanc middle-class, cet être envieux et complexé qui ricane de l’Esperanto survolté pratiqué par l’acteur. Toutes les machines à café de France ont entendu au moins une fois dans leur vie le mot “aware”. Bref, Jean-Claude est entré dans la légende mais cette côte n’a aujourd’hui qu’un lointain rapport avec son activité principale de movie-star. En effet, il est loin le temps béni de Bloodsport où les grands écarts du belge élastique (sa spécialité, sa marque de fabrique) faisaient se déplacer les foules. Désormais, les films de Jean-Claude atterrissent le plus souvent dans les vidéo clubs sans passer par la case cinéma et trimballent derrière eux une réputation de terribles nanars pour cinéphile gay. Jean-Claude a en effet cette autre particularité martiale de souvent combattre en slip. 
 
Voici donc réunis tout un faisceau d’éléments laissant supposer une possible réévaluation. Notre homme a été broyé par la terrible mécanique de la société du spectacle et n’attend plus qu’une main secourable pour se relever, la vôtre. Attention, pour éviter de vous embarquer dans la défense d’une cause exagérément désespérée, contactez préalablement un collègue mieux informé que vous, au hasard Léonard Haddad, responsable des pages ciné de Technikart (je vous communiquerais son numéro). Van Damme, t’en penses quoi ma caille ? (Interminable soupir intérieur) “J’en pense pas grand chose. (Nouveau soupir). 
 
C’est un drôle de mec, beaucoup moins con que ce qu’on veut bien croire, artistiquement courageux. Il a fait venir des réalisateurs asiatiques à Hollywood, comme John Woo, Tsuy Hark ou Ringo Lam. Il écrit lui-même des scripts. Pour moi, son principal défaut, c’est qu’il est doublé dans beaucoup de scènes d’action ; même s’il est techniquement capable de donner les coups de pieds, ça déspectacularise le personnage. Malgré ça, il faut savoir qu’il n’y a rien de plus ringard aujourd’hui que de se moquer de lui. Si tu veux faire l’intéressant, tu dis qu’il est génial. Sinon, tu fermes ta gueule.” En effet, l’ère du second degrés touche à sa fin et vos parti pris doivent désormais être entiers, vos préoccupations quasi obsessionnelles, votre ironie remisée au placard. 
 
Avant de choisir la nature précise de notre sincère positionnement, partons à la cueillette aux informations. Direction Cosa, la boîte qui produit le clip de Bob Sinclar dans lequel joue Jean-Claude. On a rendez-vous avec Julien Rigoulot, un des boss qui a supervisé le tournage au Canada. Après avoir préparé un thé, Julien nous diffuse le produit fini. La chanson s’appelle “ Kiss my eyes” ce qui veut dire “embrasse mes yeux ” mais peut être également interprété phonétiquement comme “embrasse mes fesses”, habile astuce permettant de toucher aussi bien les fétichistes de la cornée que les amateurs d’arrière-train bien épilé. 
 
Dans le clip, Jean-Claude danse le tango avec une professionnelle. En virevoltant, nos tourtereaux défoncent joyeusement le mobilier de l’hôtel dans lequel ils évoluent, y compris la porte de la suite n°69 que l’acteur abat à l’aide d’un puissant coup de pied circulaire de la jambe droite. On remarquera également au cours de ces gesticulations pré-copulatoire une légère allusion à la cocaïne dont Jean-Claude fut un ardent consommateur. Et l’ensemble évoque avec une certaine poésie et un charme décalé le pétage de plomb d’une star hollywoodienne. C’est parti pour une interview hyper serrée. Branchez des pinces crocos sur les roubignoles de votre interlocuteur et ne le lâchez plus. 
 
A force d’insistance, Julien avoue qu’il a eu un super contact avec Jean-Claude, un gars dont il loue le professionnalisme et la gentillesse. Très simple, très humain et même “timide”, nous dit-il, très loin en tout cas de l’image qu’avaient contribué à construire ses passages sur les chaînes française, entre pétage de boulons chez Ardisson, déclarations intempestives (“Van Damme is back, physically and mentaly. Y’a rien qui peut me stopper, except myself and God !”) et rots tonitruants sur le plateau de Nulle Part Ailleurs en plein journal de Daphnée Rouiller. «Jean-Claude est un gars survolté qui a des décharges d’énergie en permanence, explique Julien. Il a aussi les sinus bousillé et il renifle tout le temps, c’est pour ça que les gens croient qu’il prend de la coke. Mais je peux vous dire que c’est faux, sinon c’est moi qui serait allé lui en chercher.» 
 
Après ces confessions, Julien nous offre gentiment d’utiliser une courte interview qu’il a tourné pour son usage personnel. Vous voilà désormais en possession de ce qu’on appelle couramment du “biscuit ” au sein de la profession, à savoir des informations exclusives qui, à elles seules, justifient l’existence de votre article. Reste à imaginer un angle valable ? Grâce aux énormes potentialités du cerveau, des association d’idées vous permettent de trouver des pistes. Jean-Claude saute en permanence du coq à l’âne comme si des fenêtres s’ouvraient dans sa tête sur des sentences tantôt profondes, tantôt légères ou incompréhensible : ne serait-il pas le premier homme hyper-texte, une entité biologique fonctionnant comme un moteur de recherche et dont la drogue aurait accentué le pouvoir connectique en même temps que la confusion ? Ou bien alors la première star authentiquement mondialisée, l’improbable mutant produit par la rencontre entre le rationalisme essoufflé du vieux continent, la mystique corporelle japonaise et le rêve hollywoodien ? Ou encore un cheese maki, cuir tanné à l’extérieur, cœur tendre à l’intérieur ? 
 
Une fois que toutes ces idées à la con vous sont passées par la tête, revenez-en à la seule source dont vous disposez, à savoir les informations contenues dans la VHS. Sur la bande, vous découvrez un Jean-Claude étonnamment calme qui disserte doctement sur les rapports entre danse et karaté. Puis l’interviewer lui pose LA question qui brûle actuellement toutes les lèvres : « On a le sentiment que ton personnage est beaucoup plus complexe que ce qu’il n’y paraît. Est-ce que tu serais prêt à faire un film d’auteur français ? » Réponse de Van Damme : «Il faudrait d’abord qu’un auteur français vienne me voir et comprenne le vrai Van Damme, parce que j’ai eu une image pendant une trentaine de films qui était répétitive. Je suis parti en Amérique, j’avais pas vraiment un background de théâtre. Je suis venu avec mon karaté, tu vois. J’ai attrapé un certain style, une certaine image qui était banckable. Mais j’aimerais bien faire des films plus profond, plus complexes, disons un peu plus intelligents. (Soupir intérieur) J’aime bien les gens intelligents.» Question : «Tu as envie que les gens voient un nouveau Van Damme aujourd’hui ?» Réponse : «J’aimerais bien que les gens voyent un Van Damme qui progresse, qui s’améliore. Et moi j’aimerais bien voir autour de moi des gens qui s’améliorent, parce que tous les jours on peut se rappeler à recréer quelque chose de mieux en nous. Euh, c’est pas un peu trop deep comme conversation ?» 
 
Visiblement, Jean-Claude est en pleine période d’auto-transformation. Il vous faut maintenant trouver d’autres biscuits pour asseoir cette thèse. Fortuitement, vous apprenez que Canal + diffuse en mai un documentaire inédit de Frédéric Bénudis et Carole Thomé intitulé Dans la peau de Jean-Claude Van Damme. On vous l’envoie et, au mépris du danger, vous le regardez. Le doc s’ouvre sur une scène de rédemption corporelle résumant la mystique van-damienne : l’acteur pédale jusqu’à perdre haleine dans le sous-sol de sa villa décoré de crucifix. Un peu plus tard, sa femme confesse que Jean-Claude est né avec le cordon ombilical autour du cou, bleu comme un schtroumpf. On comprend mieux alors pourquoi cet homme a passé des années à s’étrangler avec son propre narcissisme, à se vivre comme une star jusqu’à l’hystérie tout en détruisant méthodiquement sa propre statue à coups d’échecs programmés, à pincer son propre tuyau d’oxygène. Jean-Claude semble être allé au bout d’une logique de réplication qui ne mène nulle part, avoir éprouvé les limites du programme névrotique qui l’agite. A Frédéric Bénudis, il fait part des profonds changements qu’il subit actuellement : «Je me branle plus, j’ai 41 ans. La vie évolue mon frère. Un homme change. S’il ne change pas, c’est vraiment le con des cons. J’ai pas changé pendant des années. Tu te répètes, les gens se répètent, on se répète toujours. C’est pour ça qu’on fait des erreurs et c’est pour ça qu’il y a des trahisons.» Votre principale erreur, ça a été quoi ? «La drogue, c’est pas bon la drogue…», avoue Jean-Claude, alors que le soleil orangé se couche sur Los Angeles. 
 
Aujourd’hui, cet homme qui rêve d’une carrière à la Paul Newmann, semble être en voie de reconnexion avec ses propres profondeurs, comme l’atteste cette touchante confession : «Il ne faut pas écouter les bruits du monde, mais le silence de l’âme.» Le nouveau Van Damme est résolument «deep». Il est temps de commencer votre article. 
 
 
Nicolas Santolaria 
 
 
(1)Merci à Héphaïstos 
 
(2)Diffusion d’une soirée spéciale sur Canal + le 7 mai avec à 21 heures le film Replicant (2001) et à 22h35 Dans la peau de Jean-Claude Van Damme